Accueil > Sur le pain > Si le pain est cher, qu’ils mangent de la brioche

Si le pain est cher, qu’ils mangent de la brioche

lundi 3 septembre 2007

La chronique de Jean-Pierre Robin sur la chère baguette. le figaro.fr

Un non-événement à Berlin, mais un risque d’émeutes à Paris. Si le cours mondial du blé qui a doublé en un an s’applique à tous, sa répercussion sur les prix du pain, et plus encore la perception des consommateurs, varie considérablement d’un pays l’autre. En France, on annonce une hausse de l’ordre de 5 %, ce qui théoriquement ne devrait pas grever le pouvoir d’achat des Français qui y consacrent 0,6 % de leur budget général en moyenne. La charge supplémentaire en sera de 0,03 %. Pas de quoi écrire à sa grand-mère. Mais on ne badine pas avec la baguette. Christine Lagarde a demandé à ses services de Bercy d’être « en alerte ». Notre ministre de l’Économie et des Finances n’a pas oublié que son lointain prédécesseur Turgot y a perdu sa place. Le grand argentier de Louis XVI avait libéralisé le commerce des grains en 1774, provoquant une « guerre des farines », des émeutes de la faim, et un an et demi plus tard, son renvoi par le roi.

Les prix du blé et du pain n’ont jamais cessé d’être une affaire d’État dans l’Hexagone. Les gouvernements se sont constamment préoccupés d’assurer les revenus les plus élevés possibles pour leurs agriculteurs et les prix les plus bas pour les ménages. Dans la période récente, ce grand écart a pu se faire grâce aux subventions de Bruxelles sur le blé et à un blocage des prix du pain, ininterrompu de 1791 jusqu’à 1978. Raymond Barre et son ministre des Finances René Monory lui ont alors rendu la liberté, que les socialistes ont reprise temporairement de 1981 à 1986.

Si nos compatriotes ont la réputation d’être fâchés avec l’économie politique, il est des leçons qu’il leur plaît de ressasser. Telle la fameuse saillie de Marie-Antoinette, peu de temps avant la Révolution, « s’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche », qu’on lui attribue sans doute à tort, selon les historiens. Jean-Jacques Rousseau la cite dans ses Confessions dès 1778, reprenant les propos d’une duchesse anonyme et stigmatisant ainsi la morgue de la noblesse de l’Ancien Régime.

De nos jours, on serait pourtant tenté de prendre la formule au pied de la lettre, car elle relève d’une bonne gestion familiale. L’économie étant la science des choix, comme aime à le rappeler le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, une Marie-Antoinette de 2007 serait bien avisée de prodiguer ce conseil : « Si le prix du pain vous paraît cher, mangez des biscottes. » Sans entrer dans les arcanes de la distribution, où l’on trouve de tout à tous les prix, il revient en effet souvent moins cher d’acheter un paquet de biscottes ou de Triscotte, à poids égal de céréales, qu’une baguette. Quant à l’évolution de leur prix, il n’y a pas photo, pour reprendre l’expression chérie des tests comparatifs. Alors que le pain a en moyenne augmenté de 45,2 % depuis 1990, « biscottes, triscottes, pains durs », selon la terminologie de l’Insee qui a établi ces calculs, n’ont progressé que de 19 %.

Les Français ne s’y trompent pas, qui réduisent à court terme leur consommation de pain lorsqu’il devient plus cher. Toujours selon l’Insee, la consommation diminue de 0,19 % chaque fois que le prix en augmente de 1 %, ce que les économistes appellent une élasticité négative de la demande. Voilà qui est logique, mais qui montre aussi que le pain n’est plus tout à fait un produit de première nécessité. On n’est plus au XIXe siècle, lorsque l’économiste irlandais Robert Giffen avait constaté que la demande de pain ou de pomme de terre augmentait en Irlande au fur et à mesure que ces produits se renchérissaient. La raison en était qu’il était alors plus difficile pour les pauvres d’acheter de la viande ou tout autre bien d’alimentation plus haut de gamme.

En France, la consommation quotidienne individuelle est passée de 900 grammes en 1900, à 325 en 1950, 200 en 1970, 160 en 1990 et tendrait aujourd’hui à se stabiliser autour de 150 grammes, selon la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie. Mais paradoxalement la demande a cessé de chuter à partir des années 1980, quand le prix de la baguette a commencé à prendre l’ascenseur, suite à la libération des barèmes, au passage à l’euro et la montée des charges salariales et sociales. Les syndicats de la boulangerie rappellent que le renchérissement des farines ne constitue qu’un facteur de hausse parmi d’autres ; les matières premières ne contribuent qu’à 25 % du coût du produit, contre 50 % pour les charges salariales, 4 % pour les loyers, 4 % pour l’énergie et 17 % de « charges diverses », assurances et autres. La profession, restée majoritairement artisanale, est distancée dans la course à la productivité par les usines qui produisent les biscottes et les brioches industrielles.

Il semblerait que Marie-Antoinette ait anticipé toutes ces évolutions, qui renversent bien des valeurs traditionnelles ! « Ce n’est plus un produit de première nécessité alimentaire que sont les pâtes par exemple », reconnaît-on au Crédoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie). Mais il reste néanmoins « un produit d’inflation quotidienne » souligne-t-on, au même titre que le « petit noir ». Et on en surveille d’autant plus son prix qu’on le considère comme un bien du ciel : « Donnez-nous notre pain quotidien. » Christine Lagarde a raison d’être sur ses gardes.

de Jean-Pierre Robin


Voir en ligne : Le figaro